Nuits étoilées en Syrie
Longtemps je me suis couché tôt, pétri de la certitude que des états voyous s’en prenaient à nos démocraties, fragiles démocraties. Nous avions des ennemis, il fallait les combattre, et nos ennemis étaient en filiation avec d’autres ennemis. Le nazisme, le fascisme, l’arabo-islamisme, le communisme, tout ça était mélé. Tout ça sentait le crime. Tout ça formait une nébuleuse qu’à l’école j’ai appris à qualifier de totalitarisme.
J’avais quinze, vingt ou trente ans, et je dormais bien avec mes idées simples.
L’insomnie a commencé après la seconde guerre du Golfe, quand il était si évident que le crime était aussi occidental, quand Guantanamo et les prisons secrètes de la CIA formaient un autre archipel du goulag, quand notre technologie nous permettaient de larguer des bombes terrifiantes sur des populations sans défense, quand Israël détruisait la moitié du Liban, et que c’était la Syrie qu’encore on accusait… Quand je ne pouvais plus ne pas voir.
Je suis alors devenu dissident. Pas opposant. Dissident. En marge, en rupture avec la pensée de l’Occident. Les fragiles démocraties sont devenues à mes yeux ce qu’elles étaient censées combattre : des machines de guerre contre les gens.
Alors je suis parti voir, voir ceux que j’avais maudits en partageant les slogans et les concepts d’une majorité d’une époque (disons pour ne pas être méchant : néo-aronienne).
Je me suis rendu en Syrie, pour y rencontrer des syriens. Ils m’ont accueilli, souvent formidablement, avec une générosité qui m’a parfois tiré les larmes des yeux, avec une joie et une simplicité dont je brûle encore.
J’ai pris des photos de ces rencontres avec des gens ordinaires. Ils étaient des ennemis, j’ai appris leur regard amical, et j’espère leur avoir rendu.
A Paris quelques mois plus tard, je pense encore le soir à ces nuits étoilées que nous avons partagées.
